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Le cercueil volant de Yayi

Le Matinal du 2 Juillet 2009

Une comédie. Une vraie scène tragi-comique indigne de Hollywood. C’est le spectacle auquel se sont donnés, deux de nos plus valeureux officiers de l’armée béninoise, spécialistes attitrés d’épaves d’avions : le général Robert Gbian et le colonel Camille Mitchodjèhoun. Il parait qu’ils ont gagné leurs galons à Boeing, donc, à même de parler au nom de cette firme qui se passerait bien de leur blablabla de techniciens à la gomme.

Comiques, parce que nos deux officiers savent que les journalistes n’ignorent pas qu’ils mentent. Ils ont décidé seulement de jouer le jeu « de la communication mensongère » pour convaincre Yayi Boni que ce Boeing, véritable « cercueil volant », est un joyau. Alors, pour fermer la gueule aux journalistes, des enveloppes de cinq mille francs ont été distribuées ? De quel compte ?????? Tragique parce que l’avion aurait pu crasher. Avec deux hommes d’équipage, deux officiers supérieurs (certifiés Boeing) de l’armée béninoise, et cinq journalistes naïfs. Et si l’avion s’écrasait sur le marché Dantokpa, on serait en train aujourd’hui de couler des larmes de croco, alors qu’on ne saurait attendre mieux d’une carcasse d’avion sortie tout droit du cimetière aéronautique libyen. Je pèse bien mes mots. A bon vin point d’enseigne. A force de vouloir communiquer intensément sur une carcasse, nos vaillants officiers ont fini par attirer l’attention. Ils ont trop parlé. Ils ont tellement parlé qu’ils ont fini par se contredire. Prenez par exemple le Colonel Mitchodjèhoun. Celui-là doit prendre les Béninois pour des tarés. Il affirme : « l’avion présidentiel n’est pas en panne et n’a aucun problème ». Foutaises. C’est le Général Gbian qui lui répond : Il dit que d’ici au mois d’Août, l’avion se rendra à Paris et « …tous les compartiments de l’avion seront visités et toutes les pannes éventuelles seront réparées ». Même lieu, même endroit. Deux déclarations contraires. L’avion n’a rien, pourtant, il faut l’évacuer sur Paris. Une visite technique, relativise le général Gbian.

Des clous !!!

Ce qui nous amène au début de la rocambolesque histoire de cet avion sarcophage. Crépuscule de Kérékou II. Kadhafi offre un Boeing 727-200 au Kaméléon par le truchement de Martin Rodriguez, bras droit du non moins mafieux directeur de cabinet de Kadhafi. (Nb : l’avion encombrait l’aéroport de Tripoli). Peu de temps après, Rodriguez Martin, perd sa place de privilégié auprès du général. Il a été smashé par une dame de fer : Chantal de Souza. Réaction de Rodriguez : il confisque l’avion qu’il envoie quelque part en Europe. Tout le monde sait que là où passe Rodriguez, tout trépasse. Le Boeing 727-200 ne sera pas l’exception.

Avril 2006. Avènement du régime du Changement. Le président Yayi Boni décide de suivre la piste de cet avion. Piste qui le conduit droit à Rodriguez. Négociations. Tractations : Rodriguez décide de rendre l’avion à condition qu’il s’occupe de la réparation. Cette réparation durera plus de deux ans et engloutira environ cinq milliards Fcfa ! Vous avez bien lu. Le Boeing sorti de la poubelle aéronautique libyenne a englouti environ 5miliards de nos francs. C’est du Rodriguez tout craché.

26 mai 2009. Le Boeing sarcophage est de retour enfin au Bénin. Je vous laisse lire un communiqué officiel :... « …l’appareil, un Boeing 727-200 ty 24 qui a subi une cure de jouvence de niveau 3 a regagné Cotonou dans la soirée du 26 Mai 2009… Selon le Colonel Camille Mitchodjehoun, chef d’Etat major de l’armée de l’air, le Boeing 727-200 autrefois avion de ligne a été entièrement relooké et sa structure modifiée…Côté technique, il peut voler jusqu’à une vitesse de 900Km/heure avec une altitude 11.000 et 13.000 pieds et est doté d’une autonomie de six heures »…Donc, si l’on les prend au mot, l’avion est neuf. Sans aucun problème. Car, une réparation de niveau 3 signifie que l’appareil est redevenu neuf.

Or, un mois après, c’est la désillusion totale. L’avion révèle sa vraie nature : une carcasse. Ceci pour trois raisons.

La première, c’est que nos officiers s’apprêtent à renvoyer l’avion sous prétexte d’une visite technique. Un pilote qui a requis l’anonymat nous certifie ceci : un avion qui a subi une réparation de niveau 3 et qui a englouti 5 milliards de francs ne retourne pas au garage un mois après et surtout, après un seul vol de 6.000km. Faux ! Archi faux ! Sa conclusion, l’avion n’a pas subi de réparation de niveau 3 et n’a surtout pas englouti 5 milliards. Où est partie la différence ?

La deuxième raison, c’est le pseudo baptême de l’air organisé par nos « officiers Boeing » à l’intention des journalistes. Ils ont vraiment pris nos confrères pour des imbéciles. C’est vrai que plusieurs parmi eux n’ont jamais pris l’avion. Mais de là, à les prendre pour des idiots !!! Nos officiers, parmi la trentaine de journalistes présents, ont demandé seulement cinq pour monter à bord ! Alors un calcul simple édifie : 5 journalistes + deux officiers + deux membres d’équipages = 09 personnes. Pourquoi seulement neuf personnes pour un avion qui en prend 46 ? Parce que justement l’état de l’avion ne le permet pas et l’équipage craint un décrochage en plein air. Le Boeing sarcophage ne peut pas prendre 46 personnes. Sinon, aujourd’hui même, Gbian et Mitchodjehoun peuvent faire un essai. Qu’ils invitent toute la presse sur le tarmac. Qu’ils remplissent l’avion des membres du gouvernement et de leurs familles jusqu’à concurrence de quarante six personnes. Qu’ils aillent faire un tour à Abidjan à une altitude de 4000 m et à une vitesse de 800km/heure. Nous journalistes serons là pour les accueillir. Sur le tarmac ! D’ailleurs, l’attitude des membres de l’équipage est inquiétante. Ils prennent neuf personnes, et tournent autour de Cotonou à basse altitude et à vitesse réduite. Conneries. Le 727-200 est conçu pour atteindre une vitesse de 900km /heure avec une altitude entre 3.500 et 4.200 m. Ce qui aurait été mieux, c’est de prendre la route du Niger. D’atteindre une vitesse de croisière de 800km/heure et une altitude de 4000 m. Là, nous serons tous d’accord. Mais, les membres de l’équipage savent très bien qu’à cette vitesse et à cette allure, le Boeing cercueil va se désintégrer. Qui est fou ?

La dernière raison de l’état comateux de cet avion est l’attitude du chef de l’Etat lui-même. A son retour de Libye avec ce cercueil, il a fait le signe de croix à l’aéroport. Ce qui veut dire « Dieu merci, je suis sorti saint et sauf de cette tombe ». Les craquements du fuselage, les ratés de moteurs, les pertes d’altitude ont fini de lui faire croire que son heure a sonné. Et puis, il refuse de prendre l’avion. Après la Libye, il est allé au Gabon, au Burkina, au Niger, au Nigeria, au Togo puis tout dernièrement, au Koweït. Pour tous ces voyages, il a affrété des avions. Et quelles explications donne notre Colonel Mitchodjehoun ? Lisez plutôt : « …au lieu de prendre le Boeing pour effectuer des voyages avec une petite délégation et sur une courte distance, on préfère prendre d’autres avions ». Vous comprenez qu’il est tombé sur la tête, le Colonel. Aller au Kowéit, c’est devenu une petite distance ? Qu’il nous calcule la distance Bénin-Libye et la distance Bénin-Kowéit. « Air affaire Gabon », que le président affrète souvent pour ses « petites distances », c’est quel type d’avion ? Quand on a rien à dire mon colonel, on la ferme ! Que faut-il retenir de tout ceci ? Comme Jean Anouilh le dit, « rien n’est vrai que ce que l’on ne dit pas ». Et ce que ces deux colonels ne disent pas, qui est la stricte vérité, dépasse l’entendement.

Ce que l’on a volontairement omis de dire au président Yayi Boni, c’est que son avion ne peut pas être daté. Vu toutes les manipulations dont il a été l’objet. Ce que l’on peut dire, c’est que le premier vol du Boeing 727-200 date de décembre 1967. Soit, 42 ans aujourd’hui. La firme Boeing a arrêté la production de ce type d’appareil en 1984. Soit 25 ans. Donc, les plus naïfs diront que l’avion présidentiel béninois est âgé de 25 ans au moins et 42 ans au plus. Ce qui n’est pas vrai. Car, la Libye ne peut pas avoir acheté cet avion en 1984. Impossible. Pourquoi ? La raison est toute simple.

Le 06 Mars 1982, les Etats-Unis ont imposé unilatéralement un embargo commercial contre la Libye. Ronald Reagan, rappelez-vous avait décidé de l’anéantissement total de la Libye. Il est même allé jusqu’à décider du boycott du pétrole libyen. Des compagnies américaines encouraient jusqu’à la dissolution en cas de violation de cet embargo. Boeing, une firme américaine ne pouvait pas vendre un 727-200 à la Libye en 1984. Donc, l’avion date d’avant 1982. Et là encore, des documents de l’aviation civile libyenne, attestent que la Libyan Arab Airlines a commandé 4 avions Boeing 727-200 en 1979. Probablement, parmi lesquels, notre très cher cercueil volant. Faites alors les calculs et donnez un âge approximatif à notre coucou. Par ailleurs, suite aux attentats de Lockerbie (Ecosse) contre un Boeing…747 américain en 1988 et du Dc 10 d’Air France en 1989, l’ONU a décrété un embargo total en 1992 et en 1993 contre la Libye. Les compagnies occidentales avaient déserté la Libye. Sur le plan commercial, la Libye n’avait pas accès aux pièces de rechange ni à la maintenance de sa flotte civile. L’embargo a été levé par les Européens le 11 Octobre 2004. De 1992 à 2004 donc, notre Boeing « cercueil volant » 727-200 qui était propriété libyenne, n’a pas volé et n’a pas eu de maintenance appropriée. Laissé aux intempéries à l’Aéroport de Tripoli, c’est presque avec un ouf de soulagement que les autorités libyennes nous l’ont offert : ce n’était ni plus, ni moins qu’une carcasse d’avion. Ce n’est pas pour rien que « sa réparation aurait coûté » cinq milliards. Même sur Internet, un avion de cette génération, en bon état de marche ne vaut pas cette somme actuellement !

Or le nôtre ne marche vraiment pas. Le lundi dernier, les journalistes ont failli fuir. A l’atterrissage, l’avion a fait un bruit assourdissant de feuilles de tôle que l’on froisse. Ce qui veut dire que la structure entière est atteinte et ne peut résister longtemps à un vol en haute altitude. La peinture ? On dirait qu’elle a été faite à l’aide de pinceaux. Les moteurs ratent chaque fois. Une véritable locomotive pour l’au-delà.

En conclusion, disons ceci : s’il arrivait au président Yayi Boni de vouloir se suicider, il peut toujours prendre ce cercueil volant ! Mais de grâce, qu’il le prenne seul.

Charles Toko